Samedi 29 novembre 2008
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Elles sont seules à la terrasse du bar. Toutes seules. A leurs regards, on voit bien que rien n’existe en dehors de l’horizon de leurs yeux, plongés en eau profonde. Un bleu-vert identique
dans lequel chacune se noie. Rien ne semble pouvoir détacher cette ligne invisible qui les unit. Les hommes passent, tentent désespérément d’accrocher l’attention, mais ils n’existent pas. Elles
sont seules, l’une pour l’autre, l’une dans l’autre. Debout, appuyé contre un arbre de l’autre
côté de la rue, je reste fasciné par ce spectacle. Je peux presque lire dans leur tête, voir les images qui se forment de l’autre côté de leur miroir. Je suis l’autre, le mateur, le voyeur qui me
régale de leur festin virtuel. Impossible d’en douter, les deux amantes font l’amour, là, devant moi, tandis que leur café refroidit et que les passants passent dans une absolue
indifférence.
La femme de gauche avance légèrement une main sur la table. Son index se met à jouer avec le cendrier. Des petits tours le long de la bordure en verre. Elle
s’arrête, caresse son verre d’eau et capture l’humidité extérieure, puis reprend le manège, un peu plus vite. Le doigt glisse, s’attarde légèrement dans l’encoche réservée à la cigarette, ralentit,
reprend son rythme.
La femme de droite a les joues qui rosissent imperceptiblement. Elle rajuste sa position sur la chaise en se cabrant légèrement. Sa bouche s’entrouvre comme si
elle allait prononcer quelque phrase, mais sa langue prend le dessus et se contente de passer délicatement sur la lèvre du haut, laissant sur son passage un sillage mouillé.
La femme de gauche fait passer sa deuxième main sous la table, sur sa cuisse. Elle prolonge le geste et tire un peu sa jupe, la ramenant pudiquement à hauteur
de genou. Puis la laisse là, à quelques centimètres du genou d’en face. En attente, à l’affût du moindre déplacement qui pourrait établir le contact.
La femme de droite laisse ses fesses glisser sur la chaise, accentuant sa cambrure et provoquant l’effleurement des deux genoux. A travers le chemisier blanc,
les pointes de ses seins deviennent comme deux phares qui pointent dans ma nuit.
Elles ne disent toujours rien. Ici, les yeux dans les yeux. Là-bas, les deux corps font connaissance, se frôlent, s’apprennent, se découvrent.
Tout en restant assise, la femme de gauche recule sa chaise d’un rien, juste pour créer le mouvement, puis elle se recale et commence à ouvrir les jambes. Je
surveille la jupe qui se tend entre ses deux genoux, comme une invitation à entrer. Mais ce n’est pas moi l’invité.
La femme de droite appuie le gros orteil gauche sur la lanière de sa sandale de droite et la fait sauter. Le pied se dégage de la chaussure et, ainsi allégé,
remonte doucement le long du mollet de sa voisine. Puis redescend, alourdi de sous entendu.
La femme de gauche se lève, toujours sans un mot et rentre à l’intérieur du bar. La femme de droite a fermé les yeux. Elle attend, confiante. Je devine un très
léger sourire se dessiner sur ses lèvres. Elle aussi imagine ce que j’imagine.
La femme de droite revient et pose son sac sur la table. De l’ouverture dépasse un tout petit bout de dentelle blanche.
La femme de gauche rouvre les yeux. Elle pose un coude sur la table, puis installe son menton au creux de sa main. Elle se penche en avant. Son nez vient se
positionner au dessus du sac, comme si de rien n’était. Je vois ses narines se dilater, aspirer un parfum qu’elle reconnaît. Elle ferme à nouveau les yeux, se redresse et adresse un sourire à la
femme de gauche, qui le lui rend.
Les lèvres de la femme de droite forment un mot, mais aucun son ne sort. Un sésame silencieux qui rugit dans mon cerveau :
- « Viens ! »
Je me laisse glisser le long de mon arbre, assis par terre à même le trottoir, comme fatigué de la vie. Evidemment, c’est le seul moyen de suivre en direct ce
qui ne peut manquer de se produire. Je ne voudrais pas qu’un simple manque de perspective puisse me faire perdre de vue la suite des événements.
La femme de gauche remonte doucement son pied droit le long de la jambe gauche de la femme de droite. Ses orteils se posent sur le genou gauche et le repousse
vers l’extérieur puis continuent leur trajet, longeant l’intérieur de la cuisse jusqu’à leur destination finale.
La femme de droite a toujours les yeux fixés dans ceux de la femme de gauche, elle la tient fermement ancrée en elle.
Et puis plus rien.
Un putain de camion vient se garer devant moi, le long du trottoir. Une minute. Deux minutes. Cinq minutes.
Je ferme les yeux pour prolonger la scène à laquelle je ne peux plus participer. La femme de gauche est nue, elle est passée sous la table et boit le plaisir
de sa compagne, enfouie entre ses cuisses. Le regard a basculé, la femme de droite a la tête en arrière, les yeux fermés dans sa jouissance.
- « François ? Qu’est-ce que tu fais là, assis pas terre ? Ça ne va pas ? »
- « Tiens ! Fabienne. Bonjour… Non, ça va, ça va. »
Le camion est parti. En face, les deux femmes ont disparu.
- Tu viens boire un café ?
- Avec plaisir…
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